[Les hommes qui ont fait Citroën] Paul Magès : L'histoire secrète de l'inventeur de la suspension Citroën
- Jérémy

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Pour clore ce voyage historique consacré aux hommes qui ont fait Citroën, il convient de s'intéresser à une personnalité singulière, un homme dont le nom reste injustement méconnu du grand public alors que son héritage technique définit l'essence même de la marque. Paul Magès incarne la figure parfaite du savant de l'ombre. Sans posséder les diplômes prestigieux de ses pairs, cet esprit visionnaire est universellement reconnu comme le père de l'hydraulique chez Citroën. À une époque où l'industrie automobile se contentait de solutions mécaniques traditionnelles, il a osé bousculer les lois établies de la physique pour offrir aux conducteurs une expérience de conduite inégalée. Plongée au cœur de la vie et de l'œuvre d'un autodidacte de génie qui a transformé la technologie automobile en un véritable art de vivre.
De l'anonymat de la Maurienne aux bureaux d'études du quai de Javel
L'histoire de Paul Magès débute loin de l'effervescence des usines parisiennes. Il voit le jour le 9 mars 1908 dans le petit village d'Aussois, niché au cœur de la vallée de la Maurienne en Savoie. Issu d'un milieu particulièrement modeste, le jeune montagnard ne suit pas la trajectoire classique des grands ingénieurs de son époque. Son parcours scolaire s'arrête précocement avec l'obtention du Brevet d'études du premier cycle (BEPC). Pourtant, sa curiosité naturelle et une inclination évidente pour la mécanique l'orientent rapidement vers le secteur industriel en pleine expansion.
C'est en 1925, alors qu'il est âgé de seulement dix-sept ans, que le destin de Paul Magès bascule lorsqu'il franchit pour la première fois les portes de l'entreprise fondée par André Citroën. Embauché initialement en qualité de dessinateur et technicien, il fait ses premières armes au sein des services chargés de l'organisation industrielle et des méthodes de production. Cette première expérience pratique se révèle fondatrice. Elle lui permet de comprendre les rouages de la fabrication de grande série et de développer un sens aigu de la rationalisation technique. Faisant preuve d'une rigueur remarquable, il gravit patiemment les échelons internes durant les années 1930, devenant responsable de l'ordonnancement et de l'organisation des ateliers, avant d'exercer les fonctions d'ingénieur qualité entre 1940 et 1942.
L'année 1942 marque un tournant décisif dans sa carrière. En pleine période d'Occupation, le patron de Citroën, Pierre-Jules Boulanger, remarque l'esprit d'initiative et l'approche non conventionnelle de Magès. Contre toute attente, il décide de l'intégrer au sein du très secret bureau d'études de la marque. Sa mission est claire mais d'une complexité redoutable : résoudre les problèmes chroniques de suspension et de freinage qui entravent le développement du projet TPV, la future 2CV. C'est dans ce laboratoire d'idées clandestin que l'autodidacte va commencer à concevoir des solutions qui allaient stupéfier le monde de l'automobile.
L'épopée de la suspension hydropneumatique et les innovations majeures
L'absence de formation académique traditionnelle, loin d'être un handicap, constitue le principal atout de Paul Magès. Là où des ingénieurs diplômés auraient appliqué des formules mathématiques préétablies pour conclure à l'impossibilité de certaines théories, Magès aborde les problèmes avec une liberté intellectuelle totale. Son chef-d'œuvre absolu demeure l'invention de la suspension hydropneumatique, une rupture technologique majeure qui élimine définitivement les ressorts métalliques traditionnels au profit d'une alliance inédite entre un liquide et un gaz.
Le principe fondamental repose sur l'utilisation de sphères en acier séparées en leur centre par une membrane en caoutchouc. La partie supérieure contient de l'azote, un gaz hautement compressible qui assure la fonction de ressort, tandis que la partie inférieure est remplie d'un fluide hydraulique incompressible relié aux roues. En y adjoignant un ingénieux système de correcteur automatique d'assiette, Paul Magès parvient à maintenir une hauteur de caisse constante, indépendamment de la charge du véhicule ou des imperfections de la chaussée. Les bénéfices pour l'utilisateur sont immédiats : un confort d'amortissement exceptionnel, qualifié de tapis volant, associé à une tenue de route souveraine.
Après de premiers essais discrets sur le train arrière de la Traction Avant 15-Six H en 1954, cette technologie révolutionnaire trouve sa consécration absolue lors de la présentation de la Citroën DS au Salon de Paris en 1955. Sous l'impulsion de Magès, en collaboration étroite avec l'ingénieur en chef André Lefèbvre et le designer Flaminio Bertoni, l'hydraulique devient le cœur pensant de la voiture. Le système ne gère plus seulement la suspension, mais centralise également l'assistance de la direction, le freinage haute pression à assistance variable ainsi que la commande de la boîte de vitesses semi-automatique.
L'ambition technique de Paul Magès ne s'arrête pas à la DS. Durant les décennies suivantes, à la tête du département des études hydrauliques, il poursuit ses recherches pour parfaire la liaison au sol et la sécurité active. Au début des années 1970, il donne naissance à une autre innovation d'envergure : la DIRAVI (Direction à rappel asservi à la vitesse). Inauguré sur la prestigieuse Citroën SM, ce dispositif offre une assistance maximale lors des manœuvres de stationnement, puis se durcit progressivement à haute vitesse pour garantir une précision de trajectoire absolue, tout en ramenant automatiquement le volant en ligne droite. Sa philosophie d'ingénieur, profondément empirique et intuitive, reposait sur une certitude absolue : rien n'est impossible à condition d'accepter de tout réinventer.
Du crépuscule d'une immense carrière à la postérité de son héritage
L'année 1974 s'inscrit comme une date charnière dans l'histoire contemporaine de Citroën, marquée par le lancement de la CX, mais aussi par d'importantes restructurations financières qui mèneront à l'intégration de la marque au sein du groupe PSA. C'est précisément au cours de cette période de transition que Paul Magès choisit de faire valoir ses droits à la retraite, mettant fin à près de cinquante ans de carrière ininterrompue au service du double chevron.
Retiré du tumulte industriel, l'homme de l'ombre observe avec discrétion la postérité de ses travaux. Sa technologie hydropneumatique continue d'équiper les grandes berlines de la marque, de la GS à la Xantia, en passant par la XM, prouvant la pertinence durable de ses concepts initiaux. C'est le 22 septembre 1999, dans la commune de Garches en région parisienne, que Paul Magès s'éteint à l'âge de quatre-vingt-onze ans. Il laisse derrière lui un héritage technique immense qui continue d'inspirer les ingénieurs contemporains travaillant sur les suspensions actives intelligentes et les directions assistées variables modernes.
Au terme de cette série, Paul Magès s'impose définitivement comme l'un des piliers invisibles mais fondamentaux de l'épopée Citroën. Homme de discrétion, fuyant les honneurs pour se consacrer exclusivement à la rigueur de ses recherches, il a pourtant insufflé une audace technologique majeure qui a dicté la conduite de la marque pendant plus d'un demi-siècle. De la complexité magique de la suspension hydropneumatique à la précision chirurgicale de la direction DIRAVI, ses années d'activité sur le quai de Javel ont profondément marqué les esprits et durablement redéfini les standards mondiaux du confort et de la sécurité. Parce qu'il a su matérialiser cette philosophie si singulière consistant à oser ce que les autres jugeaient impossible, sa présence au sommet de notre série d'été était une évidence absolue, un juste retour des choses pour le créateur du plus beau des tapis volants.






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