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[Les Citroën au cinéma] L'histoire de la Citroën 2CV du Corniaud

  • Photo du rédacteur: Jérémy
    Jérémy
  • il y a 21 minutes
  • 5 min de lecture
Citroën 2CV dans le Corniaud

Indissociable de l'histoire sociale et culturelle de la France, la marque Citroën a profondément marqué le septième art en signant des séquences gravées à jamais dans la mémoire collective. Qu'il s'agisse de la majestueuse DS virevoltant dans Les Aventures de Rabbi Jacob ou de la trépidante 2CV jaune de Rien que pour vos yeux aux mains de James Bond, les créations du quai de Javel transcendent souvent leur simple statut d'automobile pour devenir de véritables actrices de composition. Dans ce nouveau volet de notre série consacrée aux Citroën au Cinéma, je vous propose de redécouvrir l'une des apparitions les plus spectaculaires et audacieuses de la célèbre deudeuche : celle du chef-d'œuvre de Gérard Oury, Le Corniaud. Sous son apparente simplicité mécanique et burlesque, cette séquence culte cache un exploit d'ingénierie et une prouesse logistique absolument exceptionnels que nous décryptons aujourd'hui.

La 2CV du Corniaud et son importance dans le film

Dans le chef-d’œuvre de Gérard Oury sorti sur les écrans au printemps 1965, la petite berline aux chevrons n’occupe pas un simple rôle de figuration, mais s'impose comme le véritable rouage initial de l'intrigue dramatique. Afin de matérialiser l’opposition visuelle et sociale flagrante entre le modeste et naïf Antoine Maréchal, interprété par Bourvil, et le richissime et machiavélique gangster Léopold Saroyan, incarné par Louis de Funès, le réalisateur a immédiatement sélectionné la voiture populaire par excellence. L'automobile retenue pour le tournage est une Citroën 2CV type AZA (ou AZAM) produite au début des années 1960, immédiatement reconnaissable à sa carrosserie historique couleur gris clair. Ce modèle emblématique incarne de manière absolue la France de l'époque des Trente Glorieuses ainsi que l'avènement des congés payés, évoquant instantanément l'imaginaire des grands départs vers le sud avec des valises plein le coffre.

L'intrigue globale du long-métrage se noue précisément autour de ce véhicule populaire alors que le protagoniste s'apprête à entamer un long voyage touristique vers l'Italie. Cette séquence inaugurale, devenue un jalon majeur de l'histoire du cinéma français, se déroule au cœur de Paris, à l'intersection de la place du Panthéon et de la rue Soufflot. Après avoir parcouru seulement une centaine de mètres depuis son point de départ, la trajectoire du malheureux Antoine Maréchal est brutalement stoppée par la monumentale Rolls-Royce Silver Cloud de Saroyan, qui pulvérise de plein fouet la petite Citroën. C'est au milieu des débris, en tenant fermement un volant désormais désolidarisé de sa colonne, que Bourvil prononce la réplique légendaire, retravaillée au fil des répétitions : « Ah bah maintenant, elle va marcher beaucoup moins bien, forcément ! ». Ce crash mémorable constitue le point de départ absolu de toute l'aventure, propulsant le héros malgré lui aux commandes d’un luxueux cabriolet américain truffé de contrebande. Cependant, derrière cette apparente simplicité visuelle, la réalisation de cette destruction spectaculaire a nécessité la mise en œuvre de moyens techniques d'une complexité rare pour l'époque.


Une scène mémorable aux défis techniques exceptionnels

Ce que le spectateur perçoit à l'écran comme un accident routier fortuit relève en réalité d'une véritable prouesse d’orfèvrerie mécanique, orchestrée de main de maître à une époque où les effets numériques n’existaient pas. Pour concevoir ce grand puzzle automobile capable de se désintégrer sur commande, la production cinématographique a fait appel au génie créatif du responsable des effets spéciaux, Pierre Durin, épaulé par le célèbre cascadeur Gil Delamare. La préparation du véhicule s'est avérée d'une précision chirurgicale. En amont du tournage, la Citroën 2CV a été entièrement désossée dans les ateliers techniques, puis minutieusement sciée en plus de 250 morceaux distincts, incluant les ailes, les portières, le capot, les vitrages ainsi que des éléments structurels du châssis.

Pour réassembler l’ensemble de la structure de manière totalement invisible à l’œil de la caméra de Gérard Oury, chaque élément découpé a été reconnecté à l'aide de crochets électromagnétiques performants et de petits boulons dissimulant des charges explosives ultra-légères. Le système reposait sur un mécanisme de déclenchement automatique ingénieux : un réseau de fils électriques reliait l'intégralité de ces fixations temporaires à des boutons-poussoirs masqués directement derrière le pare-chocs avant de la petite berline. Au moment précis du choc, le contact mécanique a instantanément coupé le courant électrique alimentant les électro-aimants. En l'espace d'un millième de seconde, la force de gravité a opéré et la voiture s'est affaissée instantanément pour se disloquer en un tas de ferraille parfaitement ordonné, laissant l'acteur principal assis sur son siège, totalement indemne au milieu des décombres.

Ce dispositif de haute précision technique interdisait la moindre erreur humaine ou matérielle car le remontage fastidieux de ce puzzle géant exigeait un temps considérable. Par conséquent, l'équipe de production ne disposait du budget et du temps nécessaires que pour une seule et unique prise. Le tournage de ce plan à haut risque, planifié le 31 août 1964, s'est déroulé sous une tension extrême. Il s'agissait de la toute dernière séquence enregistrée dans les rues de Paris afin d'éviter de paralyser l'avancement du film si la voiture devenait irrécupérable en cas d'échec technique. Bien que Bourvil fût parfaitement informé du sort réservé à sa monture, il ignorait la soudaineté et l'ampleur exacte de la dislocation, ce qui confère à sa moue de surprise et à son regard médusé une authenticité historique incomparable qui traverse les décennies.

Une 2CV restée dans les mémoires collectives et muséales

La trajectoire historique de cette extraordinaire automobile ne s’est heureusement pas arrêtée au milieu de la chaussée de la rue Soufflot. Contre toute attente, les nombreux fragments de la carrosserie et du châssis n'ont jamais pris le chemin de la décharge publique ou de la casse automobile après le clap de fin. Les équipes techniques de la production ont patiemment récupéré chaque élément sur le lieu du tournage avant de procéder à une reconstruction minutieuse de la berline. Pour ce faire, ils ont exploité diverses pièces de rechange d'époque afin de substituer définitivement les composants structurels qui avaient été trop lourdement déformés par l'impact initial avec le pare-chocs de la Rolls-Royce.

Devenue une pièce de collection hautement symbolique du patrimoine culturel et industriel français, la petite Citroën a entamé une seconde carrière muséale particulièrement active au cours des dernières années. Les passionnés de la marque aux chevrons et les cinéphiles avertis ont notamment pu admirer le véhicule restauré lors de l'exposition temporaire intitulée « Le Corniaud, la 2CV s'exp(l)ose », organisée au sein du Musée Louis de Funès situé à Saint-Raphaël, dans le sud de la France. Plus récemment, cette icône de la culture populaire a également rejoint les prestigieuses galeries du Musée National de l'Automobile – Collection Schlumpf implanté à Mulhouse, dans le cadre d’une grande rétrospective temporaire consacrée aux voitures emblématiques des films de Louis de Funès. Le grand public peut régulièrement y contempler la célèbre deudeuche, présentée de manière spectaculaire dans sa configuration esthétique postérieure à l’accident, solidifiée et figée de façon permanente dans son état de démantèlement artistique pour le plus grand plaisir des visiteurs du monde entier.

En définitive, l’héritage cinématographique de Citroën repose sur cette capacité unique à transformer des objets du quotidien en icônes de la culture pop, et la dislocation de la deudeuche d'Antoine Maréchal en demeure l’illustration la plus magistrale. Ce morceau de bravoure, qui conjugue la poésie comique de Bourvil à la rigueur scientifique de Pierre Durin, rappelle qu’un grand moment de cinéma naît souvent d’un défi technique insoupçonné. Derrière la légèreté de la réplique et la simplicité apparente de cette petite berline populaire se cachait une orchestration d'une complexité absolue, où le destin du film s'est joué sur une seule et unique prise. Un coup de maître mémorable qui, soixante ans plus tard, continue de faire briller le génie mécanique et l'esprit d'audace indissociables des chevrons.

À propos de l’auteur
✍️ Je m’appelle Jérémy K., fondateur du site Passionnément Citroën.
Passionné d’automobile depuis toujours et de Citroën en particulier, je partage chaque jour l’actualité de la marque à travers des articles, essais, analyses et dossiers.
J’ai également créé le magazine Être Citroëniste et la chaîne YouTube Passionnément Citroën, pour faire vivre et transmettre cette passion sous toutes ses formes.
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